Présentation
Une fiction urbaine à Toronto, de Union Central à Harbourfront.
Dans le mouvement fugace d’une déambulation en groupe au coeur d’une ville, se crée une écoute particulière. En nous arrêtant de temps à autres pour recevoir une série de voix féminines qui semblent sortir d’une réalité bien ordonnée, nous sommes témoins d’un espace-temps fragile où s’entrecroisent, sans permission, le théâtre qu’est aussi une ville avec celui, plus avoué, des interprètes, de la langue et de l’architecture en présence.
Un groupe de 50 spectateurs est invité à se lancer à pied dans une promenade théâtrale urbaine d’environ 1 heure (plusieurs sessions par jour). Déambulation poétique entre six stations, choisies pour leur pertinence scénographique et urbaine, afin d’y rencontrer six comédiennes qui nous accueillent dans des panoramas où le théâtre n’a pas pour habitude de s’y dérouler. Ces espaces sont, par exemple, un restaurant, une gare, des bâtiments patrimoniaux, une piscine, le salon d’une maison ouvert pour l’occasion ou des espaces urbains secrets. Une promenade qui appelle chacun à prendre une place particulière au coeur de tableaux vivants où se tressent avec précision le théâtre, le réel et la littérature. Chacune de ces micro-fictions est un monde en soi, et aussi la voix d’une des figures sculptées dans l’opus Canoës (éditions Verticales, 2021) de l’autrice française Maylis de Kerangal : « Chaque voix est saisie dans un moment de trouble, quand son timbre s’use ou mue, se distingue ou se confond, parfois se détraque ou se brise, quand une messagerie ou un micro vient filtrer leur parole, les enregistrer ou les effacer. » Words to be scene, en toile de fond, questionne le lien qu’entretiennent les habitants des villes à leurs villes. Une ville peut-elle encore être le terrain de jeu de ses habitants, voire un objet critique de nos habitudes ? Nous travaillons dans l’écart capricieux entre Savoirs et Croyances, où se glisse, façon scalpel, un réel dont le théâtre peut encore être la trace. Depuis cette trace et pour nous-même, s’esquisse le brouillon d’une questionrupture : limites du monde versus limites de mon propre monde ?
Librement adaptée de Canoës de Maylis de Kerangal © 2021 Éditions Gallimard. Tous droits réservés.
Génèse du projet :
Ce projet s’inscrit dans un travail de recherche au long cours de la compagnie Dérézo : celui des performances urbaines in situ, créées spécialement pour des habitant·es d’une ville donnée, pensées en fonction de son architecture, son pouls, son mouvement… sa théâtralité.
Ces recherches artistiques ont toujours pour points de départ des textes courts fictionnels, des « microfictions », source première d’inspiration du metteur en scène Charlie Windelschmidt, qui se lance pour défi d’en faire des objets théâtraux : « Microfictions » de Régis Jauffret (2010 et 2011) dans les rues américaines d’Atlanta et de Washington-DC ;
commande de textes courts à des dramaturges colombiens et italiens pour l’aventure urbaine « Un Hueco en la Ciudad » (Colombie / Espagne / Italie, 2017 et 2018) ; et ici,
« Canoës » de Maylis de Kerangal.
Souhaitant poursuivre ce travail de recherche initié il y a une quinzaine d’années, tout en cherchant à créer de nouvelles rencontres artistiques en coopérant avec des artistes d’autres cultures, Charlie Windelschmidt est invité par l’Institut Français du Canada après avoir découvert le recueil de nouvelles « Canoës » de Maylis de Kerangal (Éditions Gallimard, 2021), en partie écrit en Ontario. Il souhaite faire résonner au cœur de Toronto les voix des protagonistes (exclusivement féminines) qui constituent ce recueil magistral de l’autrice au style unique, dont l’écriture rappelle une partition. Pour cela, 6 comédiennes bilingues (français/anglais) de deux pays, la France et le Canada, sont interprètes de ce projet.
« Canoës (devrions-nous dire plus généralement l’écriture de Maylis de Kerangal ?) tisse, à bas bruits, dans les plis de nos vies et de nos corps, une façon de nous connecter aux communs. Nul besoin de superlatifs. Nous sommes en face d’une écriture qui réplique au réel qui nous malmène, et ce en bâtissant des espaces de perplexités et de tendres interstices d’ébats, que nous sommes convoqués, collectivement, à préserver. Même si, à chaque instant, tout peut-être perdu. Quand nous lisons Canoës, nous y percevons la possibilité d’une rencontre au-delà d’une écriture à priori non destinée au théâtre. Mais c’est précisément là que procède, par une opération de soustraction, l’écriture de Maylis de Kerangal : dans le non-dit de ce que nous avons pour habitude de nommer « la réalité». »
Charlie Windelschmidt